Le Monde libertaire a 60 ans et toutes ses dents !

Article paru dans Le Monde libertaire n° 1759 (18-24 décembre 2014).

 

Il y a un peu plus de soixante ans, en octobre 1954, paraissait le premier Monde libertaire. Accouchement dans la douleur car le mouvement libertaire français connaissait alors une grave crise interne. Dix ans auparavant, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les anarchistes de toutes tendances (syndicalistes, communistes et individualistes) s’étaient regroupés en créant la Fédération anarchiste et en se dotant d’un organe de presse hebdomadaire : Le Libertaire, reprenant ainsi le titre lancé en France en 1895 par Sébastien Faure et Louise Michel. En 1953 donc, une fraction se constituait secrètement à l’intérieur de la Fédération anarchiste ; ses membres étaient parvenus à mettre la main sur les principales structures de celle-ci, excluant méthodiquement les uns après les autres celles et ceux qui s’opposaient à leur conception de l’organisation, jusqu’à transformer la Fédération anarchiste en Fédération communiste libertaire 1. Celles et ceux qui étaient en désaccord rejoignaient les exclus et fondaient une nouvelle Fédération anarchiste et un nouveau journal : Le Monde libertaire. La Fédération communiste libertaire, qui, elle, avait gardé local et journal (Le Libertaire), disparaissait quelques années plus tard 2. Pour la nouvelle Fédération anarchiste, tout était à reconstruire. Publier un Monde libertaire (mensuel à l’époque) était un nouveau défi organisationnel fort onéreux.

 

Dès le début, pour consolider les rentrées financières assurées par les ventes, il sera fait appel régulièrement au soutien des lecteurs et sympathisants. Dans ce dessein des souscriptions seront ouvertes de façon quasi permanente, complétées par l’organisation chaque année de galas de soutien, auxquels participera régulièrement et gracieusement la fine fleur de la chanson française : Georges Brassens, Léo Ferré, Boby Lapointe, Jacques Brel, Claude Nougaro, Barbara, Francesca Solleville, Serge Reggiani, Jehan Jonas, Jacques Debronckart, Jean-Roger Caussimon, Graeme Allright, François Béranger, Bernard Lavilliers… La liste est, bien sûr, très loin d’être exhaustive. Année après année, ventes, abonnements, soutiens et travail militant permettront au Monde libertaire de se développer jusqu’à, devenir hebdomadaire à partir du 6 octobre 1977. Près d’un demi-siècle pour y parvenir ! Un peu plus pour nous doter d’une radio. Car à partir de 1981 les concerts de soutien serviront aussi à financer Radio libertaire, ses locaux, son matériel. Soutien essentiel quand on sait que le premier local avait été saccagé et son matériel détruit par les forces de l’ordre sous le gouvernement « socialiste » de Mitterrand pas vraiment favorable à la libération des ondes ! À noter au passage l’interaction journal/radio avec le partage des infos : certains thèmes abordés dans l’hebdo étaient commentés et discutés à la radio, et certaines émissions radio étaient, elles, retranscrites partiellement pour en faire des articles dans l’hebdo.

 

Le souci constant du Monde libertaire sera, de sa création à nos jours, de refléter toutes les tendances et sensibilités de l’anarchisme : anarcho-syndicalisme, individualisme, communisme libertaire. Si ces tendances étaient fortement marquées dans les premières années de la Fédération anarchiste et de son organe, c’est beaucoup moins vrai aujourd’hui, chacun privilégiant une pratique sans rejeter les autres, et tous se retrouvant dans les luttes sociales et les combats concernant l’antimilitarisme, le pacifisme, le féminisme, l’antipatriarcat, l’antihomophobie, l’antiracisme, l’écologie, la lutte anticarcérale, l’athéisme…

 

Les unes du Monde libertaire sont à cet égard édifiantes, de même que les sujets traités dans les pages intérieures : comptes rendus de congrès syndicaux et de grèves, dénonciation de l’obscurantisme religieux, luttes des femmes, combats écologistes, solidarité internationale avec les organisations sœurs et les peuples opprimés à travers le monde… Éditos, chroniques, billets d’humeur ont toujours accompagné l’information brute : le premier numéro du Monde libertaire (4 pages !) annonçait la couleur : édito, « Les anarchistes dans le monde syndical », « La condition féminine », la vie de la fédération, programme du gala de soutien, page culturelle : peinture, spectacles, cinéma… Rapidement des rubriques régulières se mirent en place : « La Corbeille aux idées » (Charles-Auguste Bontemps), « Les propos du Martien », qui devint « À rebrousse-poil » (Pierre-Valentin Berthier), « Le Père peinard » (titre emprunté à Émile Pouget et derrière lequel officiaient Pol Chenard et parfois Maurice Joyeux), « Le livre du mois » (Maurice Joyeux), « À la petite semaine » (Floréal), « Quand l’autruche éternue » (Fredo Ladrisse)… là-aussi la liste n’est pas exhaustive. Sans oublier les textes signés Ferré (Brassens en avait signé sous pseudo dans Le Libertaire), Michel Ragon, Albert Camus (André Breton et d’autres surréalistes avaient également porté leur contribution à l’ancien Libertaire)…

 

Soixante ans d’existence du Monde libertaire pour rendre compte des luttes sociales ou sociétales, avec un éclairage anarchiste, pour rappeler aussi l’histoire de notre mouvement en France et sur la scène internationale, car la mémoire du prolétariat en lutte ne sera évidemment pas écrite par les tenants du pouvoir ; comme disait Orwell dans 1984 : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur… Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. »

 

Notre journal a connu des périodes fastes et d’autres moins, différentes formules : 4 pages, puis 8… puis 24 ; une couleur, deux, quadri, mensuel, hebdo, des numéros hors-série devenus bimestriels et thématiques avec une nouvelle maquette depuis novembre 2012. Au long de ces soixante ans, en raison de ses articles et prises de positions, le Monde libertaire a aussi connu une ribambelle de procès qui ne l’ont pas fait taire, ses articles dénonçant le colonialisme de l’État français en Algérie lui ont également valu les attaques de la part de l’extrême droite (OAS), alertes à la bombe (fausses) dans nos meetings pour empêcher leur tenue, attentat (bien réel) contre notre librairie, ce qui, non plus, ne nous a pas fait taire… bien au contraire. Contre vents et marées notre Monde libertaire a continué son œuvre de divulgation des idées anarchistes et d’information sur les luttes du prolétariat. Soixante ans aujourd’hui et toujours là : le combat continue.

 

Ramón Pino et Wally Rosell

 

1. Lire à ce sujet les versions qu’en donnent deux des principaux protagonistes : Maurice Joyeux (Sous les plis du drapeau noir) et Georges Fontenis (Changer le monde), ainsi que les articles de Julien, parus dans Le Monde libertaire n°1604 et 1605 (« Georges Fontenis. Parcours d’un aventuriste du mouvement libertaire »).

2. En raison de la désaffection des lecteurs mais aussi notamment des nombreuses saisies et amendes infligées au Libertaire pour son soutien aux indépendantistes algériens, Le Libertaire cessa de paraître en juillet 1956. Il sera également fait appel régulier à la générosité des uns et des autres pour financer Radio libertaire.

Les origines de notre journal (6/6)

Article publié dans Le Monde libertaire n° 114 (juillet-août 1965).

Les années noires de l’anarchisme, dont il fut question dans le dernier article paru ici, comportaient deux sortes de victimes : celles qui furent la proie des geôles et des bagnes ; celles qui portèrent leur tête sous le couperet de la guillotine. Or, si Le Libertaire franchit sans difficulté le stade des campagnes pour la libération des victimes de la première sorte, l’ère des anniversaires concernant les « morts pour l’idée » se révéla beaucoup plus délicate. Un journal – même anarchiste – est contraint de se plier à certaines données, à certains thèmes fondamentaux. C’est là l’obstacle le plus dangereux, le plus susceptible de lasser le lecteur qui ne se rend pas toujours compte du nombre d’écueils à éviter, des obstacles à surmonter. L’actualité, elle-même, a son bon et son mauvais côté et il faut la prendre telle qu’elle se présente. Les élections en sont un exemple.

En mars 1896, on renouvelait sous peu les municipalités et il fallait alors présenter au public la thèse anarchiste. Que dire de nouveau sur la question du suffrage populaire ? Sinon ressasser des vérités évidentes. Le journal de Sébastien Faure s’y emploie de son mieux avec son dix-huitième numéro, portant en manchette : « Plus de maîtres ! » Édité sur papier orangé, il tira – selon son dire – à 500 000 exemplaires avec, en quatrième page, un manifeste abstentionniste destiné à l’affichage dans les plus grandes villes jusqu’aux plus modestes bourgades. L’expérience a été fort souvent renouvelée depuis soixante ans…

De cette époque datent certaines conférences retentissantes, quelques écrits qui n’ont guère vieilli, et qui, de nos jours encore, sont diffusés par la brochure : L’Anarchie, sa philosophie, son idéal, discours que présenta Kropotkine – venu à Paris invité par une société savante – à Tivoli Vauxhall devant un public enthousiaste le 6 mars 1896 ; « L’Immoralité du mariage » publié par René Chaughi dans le n° 20 du Libertaire ; la conférence de Sébastien Faure : Les Crimes de Dieu, qui remua la France entière à une époque où l’ORTF n’endormait pas à domicile un immense public, pas très difficile quant au choix de programmes qui lui sont d’ailleurs imposés.

À signaler aussi en passant la publication dans l’organe anarchiste de plusieurs pièces des Soliloques du pauvre, de Jehan Rictus – auteur qui s’est fortement égaré par la suite – avant la parution de ce recueil de vers en librairie. Également, et pour notre étonnement, un article, vociférant, d’E. Jansion contre Paul Robin, « homme socialement hémiplégique », d’après cet auteur qui finit dans la peau d’un réactionnaire fieffé.

Pour son numéro 28 et les articles consacrés aux anniversaires sanglants de l’exécution d’Émile Henry et du massacre des communards de 1871 est inaugurée la série des poursuites pour menées anarchistes qui, sempiternellement, jusqu’à nos jours, se succéderont au gré des gouvernements, dont le rôle répressif perdure malgré l’inutilité manifeste de ces tracasseries.

Des lois – dites scélérates – avaient été votées. On les appliquait pour la première fois à la presse et c’est Le Libertaire qui en faisait les frais. S’estimant, pour le moins, en danger par le rappel des faits datant de deux années, l’arrestation de Louis Matha, gérant du journal anarchiste, est décidée dans les sphères dirigeantes, sous le prétexte « d’apologies de faits qualifiés de crimes ». Ayant pu se procurer la copie de l’ordre d’arrestation de son gérant, la feuille libertaire la publie dans son trente-quatrième numéro en annonçant la comparution en correctionnelle de Matha qui, d’ailleurs, faisait opposition.

« Il y a mandat d’arrêt décerné par M. Meyer contre l’anarchiste Matha, impliqué dans la poursuite contre le journal Le Libertaire pour apologies du crime de meurtre. Veuillez faire arrêter cet individu, le mettre à la disposition de l’autorité judiciaire et me rendre compte dès que l’arrestation aura été opérée. Si Matha avait quitté Bordeaux, il conviendrait de télégraphier aux commissaires spéciaux des frontières de terre et de mer et de le faire arrêter. »

Les poursuites sont provoquées pour deux articles. Le premier est signé A. Sedrob (anagramme de Bordes) et intitulé « Les morts qui vivent ! » ; il comporte quatre colonnes du journal, le ton en est mesuré, mais le parquet en a jugé autrement puisque six passages, représentant en tout une demi-colonne, l’ont hérissé au point de les trouver dignes de la 9e chambre correctionnelle.

Le second est dû à la plume d’Eugène Lephay – qui réside à l’étranger – dont le titre : « Un précurseur » et cinq passages ont également indisposé les autorités judiciaires.

Lephay disait en substance que… les actes d’Émile Henry se réclament d’une logique si implacable et révèlent un tel caractère de légitimité que ni la loi ni toute autre considération nécessairement secondaire ne peuvent empêcher de les saluer au passage au nom de la saine raison. Aussi : « Combien Henry est grand et sympathique qui tue pour une idée, avec foi et conviction, à côté de l’officier, du soldat, ou de l’explorateur moderne, tuant sans but, par simple question de lucre, comme le chourineur qui, lui, plus modeste, se passe de la gloire que ces produits de la bourgeoisie récoltent en servant la mort… »

Sedrob, moins direct, n’est pas ménagé pour autant puisque ces quelques lignes plus philosophiques que polémistes n’en sont pas moins poursuivies : « Je laisse à la conscience de chacun le soin de se faire une opinion sur l’acte de Caserio ; la mienne n’a pas besoin de s’affirmer, c’est celle de tout anarchiste. » « Il faut que tout le monde mange à sa faim ! ou il faut renverser la marmite ; la société ne peut exister qu’autant que tous les membres qui la composent ont les mêmes droits à la vie. » « […] Voilà pourquoi nous saluons dans Émile Henry un des plus énergiques champions de l’émancipation sociale, de l’anarchie ! »

Énergique champion en effet cet Émile Henry et aussi rédacteur remarquable de « déclarations » que la propagande anarchiste a revendiquées à de nombreuses reprises en les éditant et en les rééditant. On y lit, entre autres, des lignes vengeresses succédant à d’autres d’une réelle grandeur. Par exemple :

« Dans cette guerre sans pitié que nous avons déclarée à la bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié. Nous donnons la mort, nous saurons la subir. Aussi c’est avec indifférence que j’attends votre verdict. »

« Vous avez pendu à Chicago, décapité en Allemagne, garrotté à Jerez, fusillé à Barcelone, guillotiné à Montbrison et à Paris, mais ce que vous ne pourrez jamais détruire, c’est l’anarchie. Ses racines sont trop profondes ; elle est née au sein d’une société pourrie qui se disloque, elle est une réaction violente contre l’ordre établi. Elle représente les aspirations égalitaires et libertaires qui viennent battre en brèche l’autorité actuelle, elle est partout, ce qui la rend insaisissable. Elle finira par vous tuer… »

Aux anniversaires sanglants en succédaient d’autres. Le n° 39 annonçait la publication pour la semaine suivante d’un numéro consacré à Caserio et au procès des Trente contenant les portraits dudit Caserio et de sa victime Sadi Carnot, le tout accompagné de notes biographiques. Il n’en fallait pas plus pour alerter la gent policière. Saisie du journal, poursuites nouvelles apparemment sans effet puisque, avec des hauts et des bas, Le Libertaire donnera encore du fil à retordre aux gouvernants de tout poil et de tout horizon. Il participera par ses articles, par ses campagnes, à la vie publique française au côté des autres organes anarchistes. Son rôle ne sera pas mince dans un grand nombre d’affaires ou d’événements qui défrayeront la chronique sociale. Sans doute serait-il utile d’en faire le récit pour l’édification des jeunes militants.

Encore faudrait-il ne pas voir, dans ces évocations d’une autre époque, simples radotages d’une vieille barbe !

Louis Louvet

Les origines de notre journal (5/6)

Article publié dans Le Monde libertaire n° 113 (juin 1965).

Certes, le fait de l’acquittement de six prévenus constituait, pour l’administration pénitentiaire, un désaveu quant à ses méthodes disciplinaires. Cependant, ils étaient partis neuf au tribunal maritime spécial : l’un était mort des mauvais traitements subis, les deux autres : Mamaire et Girier-Lorion – ce dernier qui avait pourtant tout fait pour éviter le heurt sanglant – n’avaient pas rejoint leur misérable case. Ils étaient condamnés à mort. Le premier, Mamaire, succomba rapidement des suites des tortures morales et physiques qui lui avaient été infligées. Restait Girier-Lorion, qui dut attendre huit longs mois pour qu’une commutation de peine ramène celle-ci à cinq années de réclusion cellulaire. Huit mois au cours desquels toutes les avanies lui furent prodiguées. Aucune cruauté ne lui fut épargnée : on le déclara atteint de troubles mentaux et on l’interna comme fou ; mais le médecin très rapidement le déclara sains d’esprit. Il réintégra donc le quartier réclusionnaire ; hélas dans un état lamentable. Commença alors pour lui d’épouvantables tribulations, partageant son temps entre deux cellules : celle de la prison et celle de l’hôpital. Les gardiens sachant l’estime que lui portaient ses compagnons de chaîne faisaient constamment courir le bruit de sa mort. Elle advint, mettant fin à son martyre et à la tragique navette qui le faisait passer des mains des infirmiers à celles des gardes-chiourme, en 1898, avant que soit achevée sa peine.

Ce chapitre serait incomplet si je ne contai le concours de circonstances qui devait conduire Girier-Lorion au bagne et si je ne dessinai, brièvement, à grands traits, son caractère et sa grandeur d’âme.

Anshelme Girier était né dans un milieu ouvrier à la condition précaire. Le gosse s’y trouva très malheureux et décida, à treize ans, de s’enfuir pour tenter l’aventure. L’aventure débuta fort mal. Il tombe sur un quidam – un policier – qui lui offre l’hospitalité et qui profite de la situation pour lui faire des propositions assez spéciales. De nouveau vagabond, l’enfant est pris, mis en prison. Entré dans ce lieu de perdition dans la détresse ; il en sort révolté. Il est à quatorze ans (1883) un des orateurs les plus écoutés, parce que des plus violents de la région de Lyon. La loi impose la présence du commissaire de police – ou d’un de ses représentants – dans les réunions publiques et celles de Girier n’étaient pas oubliées par les autorités policières. Or, un soir il prend à partie l’un de ces messieurs. Arrêté, condamné, il est placé en maison de correction jusqu’au milieu de 1886 et en sort lorsque sonnent ses dix-huit ans.

Libre, il s’embauche dans une entreprise à Lyon. Signalé comme anarchiste, son patron le congédie. Il redouble d’ardeur dans les meetings, « monte » à Paris et écope d’un an de prison pour un discours particulièrement subversif. Sa peine purgée, il gagne le Nord et a, de nouveau, maille à partir avec la justice à Roubaix. Il fait, défait, se rend au Havre, pendant qu’on le condamne, par contumace, à une nouvelle année d’emprisonnement.

Sa nouvelle existence l’éloigne des réunions qui, pourtant, sont sa raison d’être ; quant à ses adversaires politiques, eux, ils ne l’oublient pas. Dans sa retraite, il reçoit un jour une feuille de la fraction guesdiste qui le dénonce comme « anarchiste de gouvernement », traduisez : indicateur politique. Son sang ne fait qu’un tour ; le voilà à Roubaix où il organise une réunion pour y confondre ses accusateurs. Il y est violent, comme il fallait s’y attendre. La police, qui sait à présent où s’emparer de sa proie, tente de lui mettre la main au collet. Se laisser arrêter sans résistance, c’est fournir à ses ennemis l’occasion de redoubler en insinuations et calomnies. Girier, qui se faisait appeler Lorion lorsqu’il s’agissait de propagande, tire un révolver et blesse un agent. Bondissant au milieu des assistants, il gagne la sortie et s’enfuit vers la frontière, qu’il sait toute proche. Traqué, il échoue au port, à 500 mètres du lieu qui, pour lui, constitue le salut. Les guesdistes n’ont pas désarmé pour autant, ils accusent de plus belle. En cour d’assises, Girier-Lorion présente une défense qui se doit de lui valoir le maximum. Dix ans de travaux forcés ! Et vogue l’idéaliste atrocement calomnié vers les îles du Salut où l’attend un destin impitoyable. Il a vingt-deux ans !

Son défenseur devant le tribunal du bagne, maître Sévère, a fait connaître, en grande partie, la correspondance qu’il a échangée avec le condamné lorsque l’inexorable peine de mort lui fut infligée. On ne peut ici la rapporter intégralement sous peine d’allonger inconsidérément cet épisode de l’action anarchiste, qui en comporte des milliers d’autres !

Quelques lignes simplement sur les pages de ce « journal » : « Vous ne pouvez vous faire une idée de mes souffrances, révèle Girier Lorion. Sans nouvelles de qui que ce soit, même de vous, seul entre mes quatre murs, j’ai été plein de calme et de patience jusqu’à ce que le gouverneur passant aux Iles, j’ai pu lui demander qu’elle était exactement ma situation. » Pas fameuse la situation : rejet du pourvoi introduit par l’avocat, invitation à faire un recours en grâce auprès du président Félix Faure. « Demander grâce, rétorque le prisonnier, encore faut-il être coupable ! » Alors, tous les matins il tend l’oreille pour percevoir, dans les bruits qui lui parviennent, si l’on « monte » la machine, si l’on va venir l’avertir… Les mois passent au cours desquels, comme sur un « hippodrome », la nature et la guillotine se disputent le prix : qui l’emportera ? Le samedi passé, il respire, car on n’exécute pas le dimanche. Et d’en appeler à la mémoire de son avocat quant à l’inanité des charges assemblées contre lui, des provocations antérieures : « Souvenez-vous que déjà, en 1892, avec Allmayer et Lévy pour agents, certains fonctionnaires ont essayé une première fois de jouer au complot anarchiste, et que nous avons manqué d’être fusillés, mes amis et moi. » Et d’évoquer sa mort certaine, s’il doit passer cinq ou dix ans dans l’enfer guyanais. À la mi-novembre 1895 – son sort ne sera fixé qu’en février 1896 –, ces mots désespérés : « Ma lettre devient un vrai journal… Je ferme ce pli, je n’ai plus de papier, je souffre trop. Si je le laissais avant d’aller à la guillotine, on ne vous l’enverrait peut-être pas. Adieu pour la dernière fois, personne n’est si malheureux que je le suis… c’est odieux. Une seule et dernière chose maître Sévère, je vous en conjure ne m’oubliez pas, tirez-moi du bagne où mon agonie sera atroce et ma mort horrible. Ne m’oubliez pas. » Le malheureux ne croyait peut-être pas si bien dire.

Louis Louvet

Les origines de notre journal (4/6)

Article publié dans Le Monde libertaire n° 112 (mai 1965).

De 1892, année où s’ouvre la période terroriste anarchiste, jusqu’au début de 1894, époque où la presse libertaire dut cesser toute activité, ployant sous les coups de la répression et menacée dans son existence même par les lois scélérates, les prisons et les bagnes s’emplirent de compagnons qui, par fournées entières, étaient déférés aux cours d’assises, qui prononçaient de lourdes condamnations.

Tous les quotidiens avaient institué une rubrique « Les anarchistes », où s’étalaient chaque jour des récits plus ou moins tendancieux, propres à indigner les citoyens « honnêtes » et destinés à présenter les théories anarchistes comme un retour pur et simple à la barbarie et leurs adeptes comme de vulgaires criminels. Cette campagne, supérieurement orchestrée, inspirée par la peur, dura près de trois années et eut pour conséquence de dresser contre des doctrines, peu connues et surtout mal connues du grand public, la quasi-unanimité de l’opinion publique et jusqu’aux socialistes, qui craignaient de voir englober leur propre propagande, leurs chefs d’école et leurs militants dans les représailles policières.

Par contre, l’action anarchiste violente polarisa toutes sortes d’hommes énergiques qui se fussent tenus probablement en dehors du mouvement en toutes autres circonstances. C’est parmi ces hommes, souvent mal préparés à la lutte, pleins d’abnégation, mais d’une folle imprudence, que le pouvoir lâcha ses provocateurs d’abord, ses sbires ensuite. À ceux-ci s’ajoutaient de simples mécontents, sans idées politiques précises, parfois simplement en ribote qui, pour un « Vive l’anarchie ! » intempestif et sans signification réelle, se voyaient gratifiés par les tribunaux d’années de prison et se retrouvaient derrière des grilles.

Cet acharnement à réprimer inconsidérément propre à la gent policière et à une magistrature apte à appliquer sans ménagement des textes d’exception eut certainement des conséquences fâcheuses pour les prisonniers qui affluaient dans les centrales pénitentiaires, quoique l’on ait peu de renseignements précis sur cette période dramatique ; par contre, on sait parfaitement les suites tragiques que les événements provoquèrent au bagne de Cayenne, et même à Nouméa, lorsque les transportés anarchistes, très nombreux, furent confiés à des gardes-chiourme alcooliques et sans pitié.

On ne le sut pas tout de suite ; mais, comme toujours, la vérité filtra peu à peu et c’est avec stupeur que les milieux d’extrême gauche apprirent l’horrible drame qui se déroula les 22 et 23 octobre 1894, à l’île Saint-Joseph.

Qui, de nos jours, se soucie de ce que fut le bagne qui, à 7 000 kilomètres des côtes françaises, accueillait les condamnés des cours d’assises de la métropole et des colonies. Il n’y a pourtant que peu de temps qu’il a disparu. Des journalistes comme Jacques Dhur et Albert Londres ont fait sur lui des reportages bouleversants. D’anciens forçats l’ont dénoncé, ont décrit les tortures qu’ils y ont subies, la lâcheté générale qui y régnait. Parmi eux, les mémoires les plus précis, les plus circonstanciés, les plus objectifs sont, sans conteste, ceux que nous a laissés Liard-Courtois, anarchiste condamné à cinq ans de travaux forcés pour avoir usé d’un nom qui n’était pas le sien, le 16 novembre de cette néfaste année 1894. Ce qui donne un aperçu de la férocité des juges d’alors, l’acte de l’accusé n’ayant porté préjudice à personne et les circonstances atténuantes ayant été refusées par le jury.

Souvenirs du bagne, relation détaillée des souffrances endurées par Liard, dit Courtois, dans l’enfer guyanais, de celles de ses compagnons de misère, de la conduite admirable de ses camarades anarchistes, de l’inhumanité de l’Administration et de ses séides, de la canaillerie des délateurs ou mouchards de toutes sortes, est un livre tellement rare, que possèdent seulement quelques vieux militants, dont la plupart des bibliothèques publiques sont démunies, que les bouquinistes ignorent, que je crois utile de m’en inspirer et même d’en donner des extraits suggestifs.

Liard-Courtois ayant été condamné ne traine guère dans les prisons de France. Son destin l’amena rapidement au dépôt de Saint-Martin-de-Ré, antichambre du bagne. Déjà, lors des formalités odieuses qui attendent les condamnés, dont la mise aux fers, sa qualité d’anarchiste le désignait à la hargne des surveillants. Ces premières brimades l’incitèrent à demander une entrevue au directeur du dépôt. S’il ne put aller à celui-ci, ce dernier vint à lui, botté, éperonné, une cravache à la main.

« Ah ! C’est vous, l’anarchiste, le révolutionnaire ! Eh bien ! vous savez, ici, mon garçon, pas de révolution possible ! Et si vous voulez faire le malin, on vous domptera ! » furent les premiers mots du charmant fonctionnaire, qui fit siffler sa cravache pour ponctuer la menace.

Cette attitude indique suffisamment l’ambiance qui régnait et de l’accueil qu’on pouvait attendre dans ces lieux rébarbatifs, lorsqu’on professait des idées que n’admettait plus la loi. Lorsque Liard-Courtois arriva à l’île Saint-Joseph, lieu de débarquement, les événements qu’il devait relater s’étaient déroulés depuis plusieurs mois, mais il en eut le récit fidèle par plusieurs témoins oculaires, parmi les quelques quarante à cinquante rescapés de la sauvage tuerie.

Tout au début de l’affaire, il y a des lettres clandestines envoyées du bagne à leurs familles par des condamnés. Des fragments de ces lettres furent publiées par le journal L’Enfer – qui n’était pas une feuille d’avant-garde – qui dénonçaient les exactions dont étaient victimes les anarchistes de la part de leurs gardiens :

« Pourquoi nous traite-t-on plus mal que les autres ? Le commandant à qui nous l’avons demandé nous a répondu que nous sommes dangereux, parce que nous sommes anarchistes. Nous ne comprenons pas pourquoi nous sommes plus dangereux que ceux qui ont volé, tué des enfants, coupé des femmes en morceaux, etc. Est-ce parce que nous ne voulons pas jouer le rôle de moutons ? » écrivaient les compagnons.

Dénoncer le manque de soins aux malades, les brimades continuelles, la privation de correspondance, des tortures révoltantes, tel était, en gros, l’objet de cette publication, qui provoqua la colère des gens visés et les incita aux idées de vengeance. Des incidents qui, à l’accoutumée, eussent été considérés comme habituels, prirent aussitôt de l’importance. La sévérité s’accentua et, ainsi que le souligne Liard-Courtois, « la haute administration, qui s’était aigrie aux attaques qu’on ne lui avait pas ménagées, toléra, si elle ne les conseilla pas, les actes criminels du bas personnel ». Car les revolvers se mirent de la partie.

Les surveillants militaires, qui savaient fort bien qu’avec les forçats anarchistes ils avaient à faire à forte partie, décidèrent de s’en débarrasser à tout prix. Ils parlèrent entre eux à qui tuerait le premier anarchiste. Ce fut un nommé Mosca qui osa le premier, bientôt suivi par une autre brute. Crimes commis sous des prétextes futiles, qui décuplèrent l’exaspération des bagnards, eux-mêmes travaillés hypocritement par des condamnés au service de leurs ennemis.

C’est ainsi que le 21 octobre 1894 fut choisi pour en finir, les circonstances se révélant ce jour-là favorables. Gagner la haute mer et reconquérir la liberté devenait ensuite le but définitif.

Un seul, parmi les conjurés, compris qu’un piège leur était tendu. Ce n’était pas un trembleur pourtant, il avait fait ses preuves. Il dit sa conviction à ses amis et demanda à quitter Saint-Joseph pour ne pas être entraîné dans une aventure sans issue. Après diverses péripéties, l’heure de l’épreuve de force arriva. La révolte, loin de surprendre les militaires, les trouva bien préparés à l’action. Action qu’ils entreprirent de leur propre chef puisque, apercevant les forçats en dehors des cases, à une heure où le fait n’était pas répréhensible, les prenants pour des anarchistes, ils tirèrent sur eux au mépris de tous les règlements. Au bruit des détonations, les conjurés sortirent des cases, décidés au pire.

Il y avait là Simon, dit Biscuit, qui se surnommait lui-même « Ravachol II ». Sorte de gavroche gouailleur, il avait dix-huit ans lorsque, dénoncé par une indicatrice, il fut impliqué dans l’affaire des bombes qui visaient à détruire le président d’assises Benoït et le substitut Bulot. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il a tout juste vingt ans en cette année 1894, qui sera celle de sa mort.

Il y avait aussi Marpeaux, au bagne depuis peu, pour un vol de bicyclette ayant eu pour suites la mort d’un agent de police ; et quelques autres. Furieux, ils se ruèrent sur les gardiens et les contremaîtres à leur portée et les firent passer de vie à trépas. La riposte fut immédiate : un forçat, qui n’avait pas bougé, fut tué à bout portant par un gardien, durant que des bateaux chargés de soldats abordaient à l’île Saint-Joseph. « Feu partout et pas de quartier », telle était la consigne. En attendant de l’appliquer, surveillants et troupiers s’enivrèrent copieusement. Dès le matin du 22 octobre, la chasse à l’homme s’organisa. Chaque forçat rencontré était trucidé sans explication.

Simon, dit Biscuit, fut aperçu l’un des premiers, juché sur un cocotier. Un soldat l’abattit, après l’avoir injurié et reçu du révolté un « Vive l’anarchie ! » en guise de réponse. Marsevin, Lebault et Léauthier – qui avait, le 13 novembre 1893, tué d’un coup de son tranchet de cordonnier le ministre représentant la Serbie à Paris – aperçus un instant après tombent sous les balles de la soldatesque, se tenant par la main, criant à la face de leurs assassins : « Vive la liberté ! Vive l’anarchie ! » Dervaux, Boésie, Garnier et Chévenet – un ami de Ravachol, qui comparu avec Étiévant pour le vol de dynamite de Soisy-sous-Étiolles et récolta douze années de travaux forcés – sont fusillés au hasard de la rencontre. Réfugiés dans une sorte de caverne au milieu de rochers, Kervaux et Marmès sont enfumés et tués dès leur sortie de l’antre à l’atmosphère irrespirable. Marpaux subira un sort semblable le lendemain.

« Au fur et à mesure qu’on "descendait" les anarchistes, dit Liard-Courtois, leurs dépouilles étaient embarquées pour l’île Royale et transportées à l’amphithéâtre. Le 22 au soir, les médecins et le commandant Bonafai se tenaient sur le quai, attendant les corps des victimes. On en avait débarqué quatre et comme on en amenait de nouveau en annonçant "que ce n’était pas tout", le docteur Jourdan s’indigna et, interpellant le commandant : "Assez, monsieur ! s’écria-t-il. Assez ! Vous allez rougir la mer. Faites cessez ce carnage." Le commandant se tut, mais se retira. »

Quinze morts, tel fut le bilan de ces tragiques journées.

Ce n’était pas suffisant. D’autres assassinats suivirent et neuf anarchistes, dont Mamaire et Girier-Lorion, furent déférés au tribunal maritime spécial. Ce qu’ils subirent durant les sept mois de cachot avant leur transport à Cayenne est inimaginable. On dut, malgré les ordres de l’administration, les hospitaliser et l’un d’eux mourut. Défendus par la suite, avec droiture et énergie, par les membres du barreau de Cayenne, indignés de vois les bourreaux se faire les juges de leurs victimes, six des accusés furent acquittés.

Louis Louvet

Les origines de notre journal (3/6)

Article publié dans Le Monde libertaire n° 111 (avril 1965).

Dans le numéro suivant du Libertaire, une lettre paraît, adressée à Sébastien Faure : elle est signée du compagnon Bordat, l’un des accusés du procès des « internationalistes » de Lyon dit « procès des 66 ». Il avait pour compagnons de box : Kropotkine, Émile Gautier, Pierre Martin et le fameux Garraud, dit Valadier, qui devait renseigner la police sur l’activité de Cyvoct en Suisses. Il avait auparavant, outre ses activités journalistiques, défendu à la tribune, dans des réunions de propagande, les mineurs de Montceau-les-Mines dont le procès en 1882 avait alors été suspendu. L’attentat de « L’Assommoir », qui semble avoir été une riposte à la répression en Saône-et-Loire, fit interrompre le procès qui reprit en décembre pour se terminer par de lourdes condamnations. Charles Malato, l’auteur des Joyeusetés de l’exil et de plusieurs œuvres sur l’anarchisme mit en scène les protagonistes de cet incident judiciaire dans La Grande Grève, roman social. Bordat, condamné à cinq ans de prison et à dix ans de surveillance ne fut gracié – avec Pierre Kropotkine, condamné aux mêmes peines – qu’en janvier 1886. Ce dernier est bien placé pour en connaître, car il a été au cœur de ce qui devait devenir l’affaire Cyvoct.

« Je ne puis donner, écrit-il, par un raisonnement suivi des faits, que je connais bien, que des arguments pour défendre Cyvoct. » Il est évident que la moindre imprudence de sa part pouvait compromettre le véritable auteur de l’attentat de Bellecour et qu’il se refusait à jouer les délateurs. Pour lui, Cyvoct n’est ni coupable ni complice et il n’a aucun lien direct avec le ou les terroristes. D’ailleurs le jury avait répondu : non à une première question sur le fait d’avoir causé volontairement la mort de la victime.

Évoquant ensuite la position juridique du bagnard, ce témoin impartial fait observer que l’accusé n’a pas été extradé sur le chef d’accusation invoqué. Ce qui devait jouer, après le procès, en sa faveur puisque la peine de mort prononcée fut, deux mois après, sur intervention du président de la République commuée en vingt ans de bagne. « Cyvoct, poursuit-il, était un jeune homme plein de bons sentiments, mais sa famille, quelque peu rétrograde, l’avait poussé dans une voie contraire en l’embrigadant dans les cercles catholiques. » Alors âgé de 19 ans, il assiste à une conférence donnée par Bernard et Bordat à Lyon. Ce militant, qui menait une propagande parallèle à celle de Bordat, fut condamné dans le procès des 66 à la même peine, qui frappait ce dernier et Kropotkine. Il fut gracié six mois avant eux (août 1885) et abandonna l’anarchisme pour militer dans les rangs socialistes. Au cours de la conférence, il prend contact avec les idées anarchistes et, le lendemain, venu trouver l’un des orateurs, il déclare : « Je désire être des vôtres, dites-mois, je vous prie, ce qu’il faut faire pour entrer dans votre société où je m’emploierai pour être utile à la propagande. »

Et il fit comme il l’avais promis.

Or, l’article du Droit social incriminé avait paru plusieurs semaines auparavant ; Cyvoct ne pouvait en être l’auteur de toute évidence. Bordat donne le nom du mystérieux échotier : Damian fils (en l’occurrence Damian fils n’était que le « porte-plume » de Valadier, agent provocateur que la police avait introduit au sein des compagnons lyonnais) qui, précise-t-il, compromis dans le procès de l’Internationale, ne fut « grâce à sa lâcheté condamné qu’à six mois (je ne sais même pas s’il les a faits, je crois que non) et je souligne que Cyvoct, non seulement n’est pas l’auteur de l’article : "Un Bouge", mais qu’il n’en avait pas eu connaissance jusqu’au moment où l’avocat général en a donné lecture à son procès ». Le comble en effet était que, par le verdict prononcé, l’accusé avait été quatre fois acquitté en tant que « meurtrier » et condamné à mort comme « journaliste ». Car, le « clou » de l’accusation étant le fameux article, le jury avait répondu « oui à la majorité », à une quatrième question ainsi formulée : « Cyvoct est-il "tout au moins" coupable d’avoir, par ses provocations, poussé le ou les auteurs à commettre l’attentat ? » Et, à l’heure où Le Libertaire, sous l’impulsion de Sébastien Faure, entreprenait une campagne de presse qui se voulait salvatrice, la victime d’une erreur judiciaire certaine expiait, selon le terme bourgeois, au bagne depuis douze longues années un crime qu’il ne pouvait avoir commis, ce que les autorités savaient pertinemment puisque leur chef, un nommé Fabreguettes, avait déclaré à un avocat qu’il n’existait aucune preuve matérielle, mais qu’il espérait une condamnation grâce à une « preuve morale » suffisante.

En quelques mots, donnons un « supplément d’information ». À « L’Assommoir », lieu de rendez-vous de la bourgeoisie lyonnaise, boîte de nuit à la mode, une bombe éclate dans la nuit du 22 au 23 octobre 1883. Plusieurs consommateurs sont grièvement blessés et le patron de l’établissement plus légèrement atteint. Dans un des boxes – les boxes étaient séparés par des rideaux – sous une table avait jailli un trait lumineux. Un jeune homme, Louis Miodre, met le pied sur l’objet en combustion lorsqu’une déflagration se produit, entraînant le bris de ses deux jambes. Il devait mourir quelques jours après, refusant d’entrer dans les vues des enquêteurs qui tentaient de lui dicter une déposition à l’avantage de leurs recherches en cours. C’était évidemment dans les milieux anarchistes qu’il fallait chercher les auteurs du crime, dit l’acte d’accusation. Cet « évidemment » est plein d’enseignements !

Des témoins ont vu quitter précipitamment le box voisin où s’est produit l’explosion. Il s’agit d’une femme accompagnant un homme rasé portant lorgnon. Ces signalements incitèrent la police à identifier aussitôt une habituée et un militant anarchiste, Cyvoct, qui, assurait-elle, avait quitté ensemble Lyon le lendemain même. Ce dernier d’après les rapports de police avait organisé des réunions et excité à la violence à la tribune. Et ils ajoutaient qu’ayant séjourné à Lausanne pour établir un alibi il était revenu à Lyon clandestinement pour le quitter après l’affaire de Bellecour.

Passé en Belgique, Cyvoct se lie avec un compagnon, Paul Métayer, qui devait trouver une mort tragique le 23 février 1883, près de Bruxelles. Transportant, accompagné de son ami Cyvoct, un engin qui explosa dans sa poche, il fut frappé à mort. Dénoncé par le cocher qui les transportait, Cyvoct est arrêté et son extradition sollicitée. Il était porteur d’un lorgnon et aussi d’une barbe bien fournie. C’est autour de cette fameuse barbe que défense et accusation s’opposeront aux assises.

Lors de l’instruction, il ne fut pas reconnu par les victimes, alors guéries, mais après qu’on l’eut fait raser. Malgré ses protestations, elles revinrent sur leurs premières dépositions, affirmant que c’était bien là le personnage du box n° 2. Des témoins dont il fournit les noms affirment sur commission rogatoire qu’il était à Lausanne à l’heure de l’explosion meurtrière et qu’ils avaient passé la soirée ensemble. Alibi de complaisance rétorque l’accusation. Des condamnations politiques précédentes pour propagande anarchiste fournissent un argument à l’avocat général, la mort de Métayer en Belgique également, et l’histoire de la barbe ou de la non-barbe est interprétée par lui en défaveur de l’accusé. Après deux jours de débats et une défense maladroite, c’est la condamnation, grâce à une artifice judiciaire, qui entraine une protestation du jury après le prononcé du jugement.

Par une noble réaction à cette inique sentence, Cyvoct refuse de signer tout recours en grâce. « Si l’arrêt est cassé, tout sera remis en cause, sinon je refuserai toute clémence, d’où qu’elle vienne, car je préfère la mort sur l’échafaud à la chaine du bagne », déclare-t-il. Telle est sa thèse. Il attendit deux mois, puis Jules Grévy le gracia, substituant au supplice de la guillotine la longue agonie du bagne, pour vingt ans. Cyvoct avait alors 26 ans ! Il est un rare exemple d’un condamné gracié malgré lui.

À la suite de la campagne du Libertaire, le Parti socialiste s’émeut. Ses députés adressèrent une requête au gouvernement qui fut repoussée. Et le journal Le Matin pouvait annoncer, quasi triomphalement, le 29 février 1896, que toute grâce était refusée au forçat Cyvoct. Plus tard, à force d’interventions, la situation devait changer et Cyvoct était libéré. Mais ce n’était plus le même homme ! Moins chanceux avec les syndicalistes – d’inspiration guesdistes –, Cyvoct se vit refuser leur appui dans un congrès de « groupes corporatifs » tenu à Montluçon en 1887. Mais l’année suivante, à Bordeaux, les mêmes groupements s’intéressèrent à son cas et un vœu d’amnistie fut adopté à l’unanimité. Ce n’est que dix ans après, en mars 1898, que le condamné fut libéré. Il participa aussitôt à une campagne de réunions publiques en faveur de la libération de tous les bagnards politiques. Puis il tourna bride, s’intéressa à la politique, et se présenta, comme socialiste protestataire favorable à une amnistie générale, aux élections législatives de 8 mai 1898. Il fut blackboulé, recueillant dix fois moins de voix que le candidat le plus favorisé, ce qui ne l’empêcha pas, par la suite, de prêter son concours à des groupes libertaires pour assurer des réunions. Il mourut en 1930. Sa fin passa inaperçue.

Néanmoins, malgré cet échec relatif, le journaliste anarchiste ne s’avoua pas vaincu ; il avait, quant aux condamnations abusives prononcées durant la « période héroïque », de multiples dossiers à plaider et il n’entendait pas faillir à sa tâche. Nous allons le voir à l’œuvre sans discontinuer.

Louis Louvet

Les origines de notre journal (2/6)

Article publié dans Le Monde libertaire n° 110 (mars 1965).

Lorsque j’écris « assisté de Louise Michel », il faut en déduire qu’elle fut la collaboratrice de Sébastien Faure et non la cofondatrice du journal, comme cela fut imprimé maintes et maintes fois. La manchette porte en effet le nom seul de Sébastien Faure, l’administration étant confiée à Louis Matha et la rédaction en chef à Constant Martin [militant anarchiste de valeur. Avait joué un rôle effacé, mais utile, durant la Commune].

Dès le début, la collaboration se révèle brillante. Outre Louise Michel, qui dès le premier numéro se signale par un article : « Vagabonds », il faut noter Théodore Jean qui donne trois pièces de vers ; Michel Zévaco, qui eut son heure de célébrité avec ses romans de cape et d’épée, tous imprégnés d’un esprit anticlérical de bon aloi, qui cloue au pilori Max Lebaudy, le petit sucrier, « réformé parce que millionnaire » alors que le malheureux Chédel, pauvre sans-le-sous, meurt sous la crapaudine à Biribi : André Veidaux, André Girard, Henri Dhorr talentueux et fort en vogue à l’époque. Et l’annonce déjà du Libertaire quotidien, fait qui ne devait se produire que beaucoup, beaucoup plus tard.

Au numéro 4 apparaissent les signatures de Laurent Tailhade, Adolphe Retté, Paul Paillette, alors que commencent « Épisodes de ma vie » par celle qui écrivit La Commune, un des classiques parmi les écrits sur le mouvement insurrectionnel de 1871, la bonne Louise.

Mais Le Libertaire n’avait pas été fondé pour n’être qu’un hebdomadaire sans consistance, rabâcheur de doctrines déjà connues. Il se voulait un organe de bataille, il le fut dès son cinquième numéro.

En 1882, treize années avant la parution du journal anarchiste, la région lyonnaise avait été le théâtre d’une agitation populaire intense. Le chômage, les mortes saisons, les grèves, la sévérité des règlements d’atelier avaient engendré un violent mécontentement et la propagande anarchiste en avait été d’autant facilitée. J’ai fait allusion dans le précédent article, à la série de brûlots en proie à la répression gouvernementale. Or c’est dans le premier d’entre eux : Le Droit social, que parut le 12 mars 1882 l’article suivant, non signé, qui portait pour titre : « Un Bouge ».

Vingt mois après, dans la nuit du 22 au 23 octobre 1883, une bombe éclatât dans la salle de « L’Assommoir ». Lancée par qui ? Visant qui ? Nul ne l’a jamais su. Mais il y eut mort d’homme, un travailleur par malchance, Louis Miodre.

La police, dont le flair se veut sans défauts, fit un rapprochement entre l’article publié auparavant et l’attentat. Sur dénonciation probable – un des accusés du procès de Lyon fut soupçonné –, elle identifia un jeune homme, orateur et propagandiste libertaire, Anne-Marie Cyvoct, comme l’auteur de l’article incriminé. Réfugié en Belgique, il fut extradé, passa aux assises et fut condamné à la peine capitale pour « complicité morale », les débats ayant démontré qu’il n’était pas l’auteur réel de l’acte terroriste.

Amorcée par Sébastien Faure, la campagne du Libertaire allait apporter des précisions décisives sur l’affaire Cyvoct, par la plume de Bordat, animateur du Droit social au moment où paraissait l’article : « Un Bouge », qui allait révéler le nom du véritable auteur du papier tout en restant évasif sur celui de l’homme à la bombe.

Ce point d’histoire, enfin élucidé, fera l’objet de ma prochaine étude.

Louis Louvet

Les origines de notre journal (1/6)

Article publié dans Le Monde libertaire n° 109 (février 1965).

Chaque lecteur du Monde libertaire sait parfaitement que le journal est une nécessité lorsqu’il s’agit de la durée, du développement, de l’influence d’un mouvement ou d’une organisation quelconque. On peut différer d’opinion sur la nécessité, ou non, de différents journaux reflétant les diverses tendances d’un même mouvement, on ne conçoit pas l’absence de périodique – au singulier ou au pluriel – à la base même d’une idée à défendre d’abord, à répandre ensuite.

Sur ce plan, l’action et la propagande anarchistes ont été, depuis bientôt un siècle, abondamment représentées ; aussi bien par le livre que par la brochure, par la revue ou le brûlot, par le journal hebdomadaire et même à certaines époques quotidien. En somme, toutes les formes de la diffusion écrite ont été utilisées par les anarchistes ou leurs précurseurs immédiats depuis la fondation, ou presque, de la Première Internationale.

Écrire l’histoire d’un journal c’est, à coup sûr, décrire les phases d’un mouvement, suivre ses hauts et ses bas, le situer dans le temps, graduer son influence, mettre en valeur l’action de ses militants.

Dans ce journal qui a succédé à l’ancien Libertaire, mené à sa perte par des mains décevantes, je vais m’efforcer de faire revivre les périodes brillantes, les heures de difficultés et l’âpreté des moments où l’anarchisme dut faire face à la répression, au travers du journal qui, en 1895, voyait le jour sur l’initiative de Sébastien Faure.

1895. Durant une quinzaine de mois, le mouvement anarchiste venait de subir une éclipse après une période retentissante où des propagandistes par le fait s’étaient livrés à une série d’attentats, entraînant la mort pour beaucoup d’entre eux, et des années de bagne pour les moins compromis. Cette époque, dite héroïque, est connue. Elle nécessiterait de toute façon une étude à part. L’action anarchiste violente avait entraîné en outre la mise en discussion, puis le vote de lois d’exception (lois scélérates) dont le pouvoir allait user largement et qui, depuis ces temps pourtant lointains, servent encore, à l’occasion, de nos jours. Devant la vague policière déchaînée, les journaux anarchistes disparurent les uns après les autres. La Revue libertaire d’abord, le journal de Pouget : Le Père Peinard (1) ensuite, La Révolte, qui avait succédé au Révolté, enfin. Pas question évidemment de pratiquer le système des titres successifs, répondant à l’offensive gouvernementale par des feuilles éphémères, comme cela s’était produit à Lyon en 1882, 1883 et 1884, après la disparition du Droit social remplacé par L’Étendard révolutionnaire, puis lui-même par La Lutte, puis après chaque chute par Le Drapeau noir, L’Émeute, Le Défi, L’Hydre anarchiste, L’Alarme et enfin Le Droit anarchiste.

Non seulement les ancêtres du Monde libertaire durent baisser pavillon, mais la « justice » s’attaqua à la littérature anarchiste. Le livre de Jean Grave (2) : La Société mourante et l’anarchie, œuvre remaniée qui avait paru auparavant, sans nom d’auteur, sous un autre titre (3) a les honneurs du parquet et son auteur hérite de deux ans de prison et 1 000 francs (or) d’amende.

Ce ne fut pourtant pas jugé suffisant. Les anarchistes avaient frappé à la tête de l’État avec Caserio, il était urgent de décapiter un mouvement qui se révélait dynamique à l’extrême. Un procès monstre fut monté, le procès des Trente, procès pour lequel on crut habile d’amalgamer propagandistes par l’écrit et la parole et « illégalistes » fréquentant peu ou prou les milieux libertaires (4).

Mais puisqu’il va s’agir ici longuement de Sébastien Faure, il est utile de le présenter et il ne saurait mieux l’être que par lui-même, tel qu’il s’est décrit aux jurés qui pouvaient soit l’acquitter, soit l’envoyer pour vingt années au bagne. Voici donc la péroraison du long discours qu’il prononça aux assises de la Seine, en août 1894, pour présenter sa propre défense et, par extension, celle de ses compagnons :

« De ma vie, deux mots seulement. Fils de bourgeois, élevé dans le bien-être, j’ai quitté le confort où j’avais grandi, j’ai vécu de la vie des humbles pour décrire cette vie avec l’éloquence du vécu et du ressenti. J’ai vécu loin de mes amitiés rompues, de mes affections perdues. J’ai connu le dédain des roublards, les vexations des méchants, la perfidie des envieux. J’ai subi cinq condamnations, vingt perquisitions, j’ai passé trois printemps en cellule.

» Demain, je sortirai acquitté, je me trouverai sans foyer, sans situation sur le pavé parisien, pauvre, n’ayant pour richesse que le sentiment du devoir accompli, la joie des larmes essuyées, le souvenir des rayons d’espérance jetés dans les cœurs.

» Mais je vous en supplie, messieurs les jurés, pas de demi-mesure. Ou l’acquittement pour ou le bagne ! Le bagne avec ses promiscuités honteuses et ses tristesses, qui vous enlèvent chaque jour un morceau de votre cœur, de votre intelligence et transforme la vie en une atroce agonie.

» L’acquittement ou le bagne ! Le bagne cent fois pire que la mort (la mort c’est la fin des joies, mais c’est la fin des douleurs aussi). Le bagne pour un homme dont la vie a toujours été modeste, digne, loyale. Est-ce juste ?

» Messieurs les jurés, j’espère en votre justice. Vous vous ferez un devoir de rendre à la liberté un homme qui n’aurait jamais dû en être privé. »

Et ce fut l’acquittement général des propagandistes anarchistes. Pour les « illégalistes », bagne et prison.

Louis Louvet

Naissance du Monde libertaire

Article publié dans Le Monde libertaire n° 1369 (30 septembre-6 octobre 2004).

En ce mois d’octobre 2004, Le Monde libertaire fête ses cinquante ans d’existence. C’est l’occasion de s’arrêter sur notre propre histoire et plus particulièrement sur les raisons qui ont poussé à sa création.

Le Monde libertaire est né à la fin de l’année 1954, suite à une grave crise interne du mouvement anarchiste français. Dix ans plus tôt, à la Libération, la Fédération anarchiste avait été fondée. Elle regroupait toutes les tendances libertaires (syndicalistes, communistes, individualistes, pacifistes…) avec une nette prédominance communiste libertaire. Elle a alors pour journal Le Libertaire. Mais, très vite, cette FA est noyautée par un petit groupe, l’Organisation Pensée Bataille (OPB), qui agit clandestinement de l’intérieur afin d’en prendre la direction et d’exclure 1 à tour de bras ceux qui les gênent. En 1953, la FA, vidée de ses forces militantes, est transformée en Fédération Communiste Libertaire (FCL).

Ceux qui n’ont pas été chassés la quittent et en décembre 1953 créent une nouvelle Fédération anarchiste. La FCL disparaîtra quelques années plus tard, vers 1956, pour diverses raisons : la répression qu’elle subit, son entrée en clandestinité pendant la guerre d’Algérie, sa participation pathétique aux élections législatives de 1956 et son discrédit dans le milieu des réfugiés anti-franquistes, provoqué par les contacts avec le stalinien Marty fraîchement évincé du PCF et surnommé le « boucher d’Albacète » par les libertaires espagnols en exil.

Toutes les organisations politiques ayant un journal, la FA va elle aussi se doter de son propre organe et s’exprimer sur la scène publique. En 1954, existent déjà quelques publications anarchistes, chacune d’orientation spécifique : L’Unique, exclusivement individualiste ;Défense de l’Homme de Louis Lecoin, antimilitariste et pacifiste ; La Révolution prolétarienne, revue syndicaliste-révolutionnaire ; Noir et Rouge, revue anarcho-communiste qui a l’ambition de renouveler la pensée anarchiste, etc.

En 1956, suite à la faillite de l’OPB, des saisies de police, mais aussi faute de lectorat, Le Libertaire disparaît. Le Monde libertaire devient ainsi le journal d’une seule organisation. Il se veut le réel continuateur du Libertaire créé, rappelons-le, par Louise Michel et Sébastien Faure en 1895, et organe de l’Union anarchiste, la principale organisation libertaire de l’entre-deux-guerres, qui comptait jusqu’à 3 000 militants. Repris à la Libération par la FA, cet hebdomadaire connut un immense succès durant les grèves insurrectionnelles de 1947, puisqu’il tira à plus de 100 000 exemplaires. Ce passé quelque peu prestigieux explique la volonté des refondateurs de la Fédération anarchiste de 1953 (c’est-à-dire 6 ans après ce gigantesque mouvement social) de retrouver un tel journal.

Le nom choisi, Le Monde libertaire reflète cet état d’esprit. Il s’agit de se positionner comme les continuateurs légitimes du Libertaire. D’ailleurs, encore aujourd’hui, le discret visage de Louise Michel dans le logo du titre du Monde libertaire montre cette filiation avec le Lib’original.

Lors du congrès constitutif de 1953, plusieurs propositions de titres avaient été émises : Le Libertaire nouveau, Le Lib’, Le Libertaire fédéré, Les Libertaires, L’Action libertaire, ou encore, mais cette fois avec des titres en rupture : L’Homme révolté, Germinal, L’Insurgé, Fraternité, Terre et Liberté. Le Monde libertaire, avec son logo très proche du Libertaire, montre que les militants de la nouvelle Fédération anarchiste voulaient concurrencer le journal de la FCL. Le premier numéro paraît en octobre sur quatre pages grand format, et sa parution sera mensuelle jusqu’en 1977.

La crise du mouvement anarchiste connaît donc une issue dans la création de la FA et du Monde libertaire, mais sa situation en 1954 est la même que 10 ans plus tôt : les militants ont de nouveau tout à reconstruire, et il leur faut en plus des moyens financiers.

En effet, tout au long de son existence, Le Monde libertaire a une existence extrêmement précaire. Il connaît régulièrement des difficultés financières, car sortir un journal coûte très cher. Les rentées d’argent se font par les ventes et les abonnements, les souscriptions de soutien, ainsi que par les galas annuels. Sans le fort soutien des militants et des sympathisants, le journal ne pourrait être viable. À plusieurs occasions, en 1966 et en 1969, le journal fut sur le point de disparaître…

De grands noms de la chanson se produisent au bénéfice du Monde libertaire. Outre la présence quasi annuelle de Léo Ferré et de Georges Brassens, il faut citer aussi la participation de Jean Yanne, Boby Lapointe, Léo Campion, Jacques Brel, Bernard Lavilliers, Claude Nougaro, etc. Mais le journal affronte également des saisies, la répression de la Justice et, à deux reprises, les attentats de l’extrême-droite. La librairie Publico, qui est aussi le siège du journal, est plastiquée une première fois en 1962 par l’OAS, et au milieu des années 1970, elle subit un autre attentat perpétré cette fois par des franquistes. Attentats qui donneront paradoxalement un peu de publicité au mouvement libertaire.

Contre-pied du journal de la FCL sous la direction d’un clan, Le Monde libertaire se veut un journal anarchiste pluraliste, qui accepte l’expression de tous les courants se réclamant de l’anarchisme sans exclusive. On peut ainsi lire dans l’éditorial du premier numéro cette « profession de foi » : « Notre journal, votre journal, est le fruit de l’effort commun consenti par les libertaires de toutes écoles, unis dans la Fédération anarchiste. […] Notre journal sera le journal de tous les libertaires. »

Ce projet unitaire sera réaffirmé dans le numéro de novembre : « tribune ouverte à tous les courants de la pensée anarchiste, ce journal sera jamais au service exclusif d’une tendance ou d’une majorité. »

Toutes les tendances libertaires doivent pouvoir s’exprimer. Cette déclaration d’intention révèle le traumatisme lié aux dernières années d’existence de l’ancienne FA et de la FCL où toute personne n’appartenant pas au « clan » de l’OPB est écartée du Libertaire. Le journal veut aussi être à l’image de la nouvelle organisation, c’est à dire diversifié idéologiquement dans sa composition et regroupant des personnes parfois éloignées sur le plan des idées et de l’action. Le projet est explicite, mais on peut se demander si toutes les tendances pourront s’y exprimer librement. Cette volonté affichée, régulièrement invoquée au cours de cette période, montre l’originalité du journal par rapport à d’autres publications libertaires spécialisées sur certains thèmes (pacifisme, syndicalisme, etc.). On peut voir dans ce projet l’expression de tendances contradictoires. Mais la volonté d’unité prévaut sur le souci de cohérence idéologique, et le fait qu’il n’y ait pas d’unité idéologique provoque un grand nombre de débats. Il est ainsi possible de lire des articles pacifistes côtoyant des contributions sur la nécessité de la lutte armée, des articles syndicalistes et antisyndicalistes, d’autres sur la question des luttes de libération nationale, etc.

Toutefois, si effectivement aucune tendance n’a été écartée du journal, on peut constater qu’il est largement centré sur les problématiques sociales et syndicales. Les articles à caractère individualiste sont assez peu nombreux, même si certains auteurs comme Maurice Laisant, George Vincey ou Charles-Auguste Bontemps ont été très impliqués dans la vie du Monde libertaire. L’accent est donc mis sur la portée socialiste et révolutionnaire des libertaires. Il s’agit de lier l’anarchisme au mouvement ouvrier. À ce propos, Maurice Joyeux écrit dans ses mémoires : « Le premier numéro du Monde libertaire symbolisa toute l’action que nous allions entreprendre dans les années qui suivirent pour replacer l’organisation dans le courant des luttes ouvrières. » 2

L’anarchisme est une tendance du socialisme révolutionnaire. Dans ce sens, l’individualisme est toléré tant qu’il ne remet pas en cause cet anarchisme de lutte des classes. L’anarchisme est né du mouvement ouvrier et des idées socialistes, et ce lien provient de la part importante d’articles syndicalistes jusqu’à la fin des années 1970. Spécificité du Monde libertaire, toutes les tendances ont la possibilité de s’y exprimer. On peut penser que l’individualisme est une sorte de garde-fou, protégeant le journal et la FA des dérives bolchevisantes ou autoritaires que l’ancienne organisation et la FCL ont connues. C’est seulement au congrès de 1978 que les principes de base de la FA reconnaissent la lutte des classes. Jusque-là, les individualistes s’y étaient toujours opposés. Cela montre la prédominance de l’anarchisme social sur l’individualisme. Mais il faut remarquer que cette reconnaissance officielle de la lutte des classes intervient alors que la distinction entre les trois tendances s’est déjà largement amenuisée. Ce cloisonnement n’existe plus vraiment aujourd’hui alors qu’il était très fort dans les premières années. Si la synthèse des courants semble n’avoir été qu’une juxtaposition entre elles dans les premières années, aujourd’hui cette division est beaucoup moins pertinente.

La naissance du Monde libertaire a été difficile. Les militants à l’origine du journal n’auraient sûrement pas imaginé que celui-ci puisse encore exister de nos jours.

Et même si ce Monde libertaire n’a jamais réussi à avoir une audience comparable à son ancêtre, il a su fédérer les libertaires malgré leurs différences.

Pascal
Groupe Claaaaaash de la Fédération anarchiste (Paris)

1. Il a souvent été avancé par les protagonistes qu’il s’agissait de créer une authentique organisation communiste libertaire de masse en évinçant les individualistes et les « nullistes » de l’organisation... Ce qui ne tient absolument pas puisque les premiers exclus de la FA étaient des militants ouvriers communistes libertaires.

2. Maurice Joyeux, « La reconstruction difficile de la Fédération anarchiste : 1954-1960 », page 69, La Rue, revue culturelle et littéraire d’expression anarchiste.